À l’aube d’une nouvelle campagne électorale, les candidates et candidats viendront nous promettre l’avenir. Ils parleront d’économie, d’infrastructures, d’investissements, de développement régional et de prospérité. Très bien. Mais il faudra leur poser une question simple : dans cet avenir qu’ils prétendent vouloir bâtir, quelle place réservent-ils réellement à la culture?
L’été sera beau et les festivals seront nombreux, les terrasses seront pleines et les politiciens seront partout où il y aura des foules, des sourires et des appareils photo. Ils poseront avec des artistes, applaudiront en première rangée, publieront des images soigneusement choisies et vanteront la vitalité culturelle de leur région. Puis une fois les projecteurs éteints, les mêmes artistes retourneront à la précarité, aux demandes de subventions et aux contrats insuffisants et parfois à l’épuisement.
Il est temps de cesser d’utiliser la culture comme une toile de fond électorale. L’art n’est pas un accessoire de communication et un artiste n’est pas un élément de décor pour rendre une campagne plus humaine, plus chaleureuse ou plus photogénique. Un artiste est un travailleur, un créateur, un entrepreneur du sensible et de l’imaginaire. Il investit des années de formation, d’efforts, de sacrifices et de ressources pour atteindre l’excellence. Il prend des risques que peu d’autres secteurs accepteraient d’assumer avec aussi peu de moyen et de garanties.
On célèbre volontiers la créativité quand elle sert l’économie numérique, l’innovation technologique ou l’entrepreneuriat traditionnel. Mais dès qu’elle prend la forme d’un spectacle, d’une œuvre, d’un livre, d’une exposition ou d’un projet culturel, elle devient soudainement facultative et secondaire. Cette contradiction doit être nommée. Si la créativité est une richesse pour les entreprises, elle l’est aussi pour les communautés. Si l’audace mérite d’être financée dans un laboratoire ou une usine, elle mérite aussi de l’être sur une scène, dans un atelier ou dans un centre culturel.
La question n’est donc pas de savoir si nous aimons les artistes. Tout le monde les aime quand ils nous divertissent, remplissent nos places publiques et donnent une âme à nos villes. La vraie question est plus exigeante : sommes-nous prêts à les soutenir quand les applaudissements cessent? Sommes-nous prêts à reconnaître que la culture est un moteur de cohésion sociale, de vitalité économique, d’éducation citoyenne et de fierté collective?
Cet été, il faudra donc sortir la culture des discours convenus. Dans les barbecues, sur les terrasses, aux spectacles et dans les rencontres de quartier, demandons aux candidat(e)s ce qu’ils comptent faire concrètement. Pas seulement s’ils aiment la culture. Pas seulement s’ils trouvent les artistes importants. Demandons-leur quels engagements ils prennent, quels budgets ils défendront, quelles politiques ils porteront et quelle vision ils proposent pour que les artistes puissent vivre de leur art plutôt que survivre artistiquement.
Une société qui sourit à ses artistes en campagne électorale, mais les oublie ensuite dans ses choix budgétaires manque de courage. Une société sans art devient vite une société sans mémoire, sans audace et sans lumière. L’histoire de l’humanité nous le rappelle : ce ne sont pas seulement les infrastructures, les édifices et les bilans comptables qui traversent le temps. Ce sont aussi les œuvres, les voix, les gestes et les imaginaires que nous aurons eu l’intelligence de soutenir. À nous d’exiger que la culture cesse d’être une photo de campagne et devienne enfin le socle d’un projet politique.
Martin St-Gelais
Directeur général de Culture Montérégie
