Après l’élection, faire de la culture un projet de société

La campagne électorale est terminée. Les affiches disparaissent, les slogans s’effacent et les nouveaux élus prennent place. Pourtant, un silence demeure et c’est celui qui a entouré la culture pendant presque tout le débat public que nous venons de vivre. On aura parlé d’économie, de transport, de logement, de santé, pas beaucoup d’éducation, peu d’environnement, et c’est comme si la culture n’avait rien à voir avec ces enjeux. Comme si elle était un secteur à part, utile pour animer une place publique, mais secondaire lorsqu’il s’agit de penser l’avenir du Québec.
Cette absence révèle une conception trop étroite de la culture qui la réduit à des programmes, à des enveloppes ponctuelles et à des mesures d’urgence qui soulagent sans jamais régler les problèmes de fond. Depuis trop longtemps on demande aux artistes et aux organismes de faire davantage avec moins, de multiplier les retombées, de rejoindre de nouveaux publics et de contribuer à la vitalité des territoires, tout en leur offrant des conditions fragiles, imprévisibles et inéquitables.

Il faut sortir de cette logique. La culture n’est ni un luxe ni une dépense périphérique, elle est une infrastructure collective. Elle façonne notre rapport à la langue, à la mémoire, au territoire et aux autres. Elle nourrit l’esprit critique, favorise la réussite éducative, soutient la santé et le bien-être, anime les centres-villes, crée des emplois, attire des talents et renforce le sentiment d’appartenance. Elle donne à une société les mots, les images et les récits qui lui permettent de se reconnaître, de débattre et de se projeter dans l’avenir.

La responsabilité de changer cette trajectoire ne repose toutefois pas uniquement sur les gouvernements. L’écosystème culturel doit lui-même franchir une nouvelle étape. Les artistes et les travailleurs culturels, les organismes et les lieux de diffusion, les bibliothèques et les municipalités, les écoles et les universités, les entreprises, les syndicats, les groupes communautaires et les citoyens doivent cesser d’agir en silos. Nous avons besoin d’une mobilisation durable, enracinée dans toutes les régions et capable de démontrer que la culture concerne l’ensemble de la société civile.
Cette mobilisation ne doit pas se limiter à réclamer davantage d’argent, et ce même si un financement adéquat, stable et prévisible demeure essentiel. Elle doit porter une vision qui est celle d’un Québec où chaque personne peut rencontrer les arts dès l’enfance, où les créateurs peuvent vivre dignement de leur travail, où les organismes peuvent planifier plutôt que survivre et où aucune région n’est condamnée à recevoir moins en raison de son historique administratif.

Les nouveaux élus doivent maintenant être placés devant les incohérences de l’approche actuelle. On ne peut célébrer l’identité québécoise tout en fragilisant celles et ceux qui la renouvellent. On ne peut défendre le français sans soutenir les espaces où il se crée, se raconte et se transmet. On ne peut parler d’occupation du territoire tout en laissant des communautés privées d’équipements, de ressources et d’une offre culturelle à la hauteur des besoins de leur population. Et l’on ne peut invoquer l’innovation tout en maintenant les créateurs dans une précarité chronique.
La culture doit donc devenir un réflexe transversal de l’action publique et citoyenne. Toute décision majeure en matière d’éducation, d’aménagement, de développement économique, de transition écologique, d’immigration ou de santé devrait être examinée aussi sous l’angle de ses effets culturels. C’est ainsi que l’on passera de mesurettes dispersées à une politique cohérente, fondée sur la continuité, la réciprocité et une responsabilité collective et inclusive.

Une société forte ne se contente pas de financer la culture à la marge, mais elle se construit par elle. Faisons de la culture un engagement collectif et une source durable de fierté. C’est à cette condition que le Québec pourra non seulement préserver ce qu’il est, mais choisir pleinement ce qu’il veut devenir. Le tout, dans un contexte où certaines personnes veulent nous laisser croire que notre particularité dérange au lieu de considérer qu’elle a pleinement sa place dans la biodiversité du monde.

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